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Ne mettez pas votre enfant à l'école, il est trop petit ! par Béatrice Guerville

Depuis des années, je milite pour la liberté d'apprendre à son rythme.
L'une de mes filles a souhaité entrer à l'école à 2 ans pour apprendre plus, l'école n'a pas su la satisfaire. C'est mon expérience de maman qui m'a poussée à changer de regard sur l'école pour les plus jeunes.
En effet, ma formation d'enseignante insistait sur la nécessité d'une scolarisation précoce pour développer les chances des enfants. Ce sont les arguments utilisés par le gouvernement actuel pour imposer l'instruction dès 2 ans 8 mois pour les plus jeunes car en rendant l'instruction obligatoire à 3 ans, la loi imposera en fait cette instruction l'année des 3 ans, soit à 2 ans et 8 mois pour les petits de décembre.

Des observations, la lecture de différentes études, des échanges et réflexions m'ont amenée à changer de regard.
Et puis, sur un groupe que j'administre, une membre nous a conseillé "Ne mettez pas votre enfant à l'école, il est trop petit". L'auteure était alors enseignante depuis 20 ans et avait notamment exercé auprès des tout petits, autant dire qu'elle connait parfaitement le sujet.
C'était il y a 15 ans.
Il y a 15 ans déjà, se basant sur sa pratique, les échanges avec ses collègues et diverses études, elle alertait sur une scolarisation précoce.

L'ouvrage se place tour à tour du côté de l'enseignante et du côté de l'enfant (enfin, ai-je envie de dire!). Toutes les anecdotes présentées sont basées sur des faits réels.
En bleu, je vous indique mes propositions personnelles. 

L'enfant pas encore prêt à passer d'un contact privilégié à un contact "grand groupe"

P31 : "Quand elle est arrivée près de la porte, j'ai repris mes esprits, j'ai couru vers elle en hurlant : "Maman !" Mais la maitresse, qui se doutait de ma réaction, a emprisonné mon corps de ses bras et m'a soulevé jusqu'à elle."
L'une de mes filles a enduré cette violence. Elle a hurlé pendant des semaines. Puis, un jour, elle s'est tue. Elle s'était résignée. Elle n'était pas la seule. Béatrice Guerville témoigne de nombreux enfants avec ce vécu. Ma fille avait perdu confiance en moi, il m'a fallu ensuite des années pour la retrouver.
Proposition personnelle : Ne jamais hâter l'entrée à la maternelle. Bien des enfants ont besoin des bras rassurants, de la présence rassurante d'une personne référente disponible (parent, grand-parent, assistante maternelle). 2 adultes pour 30 enfants, ce n'est pas assez !

La masse effrayante des grands
Un enfant plus grand, c'est enrichissant, mais un groupe d'enfants plus grands avec des besoins différents peut être effrayant pour les plus jeunes.
P34 : "Puis, les "grands" de quatre ans sont arrivés. Il y en avait un qui me courait après et quand il me rattrapait, il s'approchait tout près de moi, criait très fort, les mains en avant en faisant des grimaces. J'avais si peur que je hurlais !"
Solution possible (proposition personnelle) : des récrés différées

Des journées trop longues
Béatrice Guerville évoque les enfants qui n'en peuvent plus, ceux qui s'endorment et ne savent pas où se coucher ou qui s'allongent sur le sol, au risque de se faire marcher dessus. Page 47, elle évoque également Cédric qui a recommencé à faire caca dans sa culotte lorsque la journée complète lui a été imposé.
Proposition personnelle : un démarrage en douceur avec tout d'abord des demi-journées et des siestes à la maison. Problème : un amendement déposé permettrait une souplesse pour l'assiduité des petits (très bonne idée), mais possible seulement avec accord de l'équipe enseignante...

Un sommeil perturbé
Sieste imposée pour certains qui ne dorment plus. Là encore, mon enfant qui ne dormait pas devait rester allongée et pleurait longuement sous sa couette... La maitresse d'alors triomphait lorsque ma fille s'endormait, épuisée de chagrin... Et moi j'étais complice de cette violence ordinaire parce qu'on me culpabilisait "vous n'arrivez pas à couper le cordon". On devrait écouter son coeur et son instinct, pas les idées toutes faites.
D'autres encore auraient besoin de dormir plus et pas sur commande (de telle heure à telle heure).
Les réveils matinaux avec impossibilité de se coucher, de se rendormir épuisent les plus dormeurs.
Trop souvent, le sommeil est perturbé. Le sommeil est pourtant indispensable à de bonnes conditions pour l'apprentissage.

Les toilettes sur commande
Béatrice Guerville explique son profond regret de ne pas pouvoir laisser un accès libre aux toilettes. En effet, il est interdit de laisser un petit enfant se déplacer seul dans un long couloir, a fortiori si les toilettes sont extérieures.
Les enfants vont donc généralement aux toilettes en groupe et à des heures imposées.
Conséquence : constipation et infections urinaires trop fréquentes.
Et c'est encore plus vrai lorsque les toilettes sont communes et que les enfants "montrent leurs fesses à leurs camarades". Un traumatisme à ne pas sous-estimer pour certains enfants.

La loi du plus fort
Un des arguments en faveur de la maternelle est la fameuse sacrosainte socialisation.
Or c'est sur ce point que les études sont les plus édifiantes !
A 2 ans, l'enfant est encore très égocentrique.
Alors qu'il aurait besoin d'être rassuré, d'avoir un modèle fiable, il se trouve fréquemment en conflit avec des enfants de son âge tout aussi immatures que lui. Débordée, comment la maitresse peut-elle savoir qui a emprunté en premier la caisse enregistreuse ? (page 59). La maitresse cherche à comprendre, mais à 2 ans, bien des enfants s'expriment mal. La maitresse confisque. La victime apprend qu'elle a perdu, qu'elle n'a pas pu être écoutée. Celle qui avait arraché la caisse enregistreuse des mains de l'autre enfant songe qu'elle peut retenter, au pire elle ne l'aura plus.

Plus édifiant encore, page 64, des grands de 4 ans terrorisent des petits de 2 ans ! Motif : l'entrée en toute petite section avait été douloureuse pour eux. Le petit nouveau semblait déjà sympathiser, il "devait en baver". Une situation pas si rare semble-t-il. Et pour cause, qu'apprend-t-on lorsqu'on ressent une violence quotidienne et que celle-ci n'est pas reconnue ? On apprend la résignation ou la révolte, parfois le désir de vengeance. 

Françoise Dolto : "Un enfant a besoin des autres enfants pour se vacciner contre l'agressivité de la vie en communauté, et pour se structurer. Mais cette expérience doit se faire en présence de la mère ou du père qui reste sur place et qui rassure l'enfant sur son identité".
On pourrait ajouter ou "tout autre adulte référent". La plus douce, la plus bienveillante (ou le plus doux, le plus bienveillant) des enseignant(e)s ne peut pas assurer ce rôle s'il accompagne 25 ou 30 enfants !

Le besoin de mimétisme
Le tout petit apprend essentiellement par mimétisme. C'est l'un des intérêts des écoles Montessori où l'enfant peut imiter les camarades exécutant un apprentissage avec succès.
Or la démonstration par le geste, ce phénomène de mimétisme est difficile à mettre en place avec 25 ou 30 enfants. Comment montrer le geste à tant d'enfants ?
Et que dire du mimétisme "gros mots" et "petites ou grandes violences" ?
Autre souci : l'enfant turbulent qui ne pose pas de souci à la maison. Un enfant qui tape du pied à la maison, ça peut être agaçant au bout d'un moment, mais c'est gérable. Imaginez 30 enfants qui font la même chose en même temps ?
Difficile de ne pas comprendre l'épuisement des enseignants de maternelle. 

L'apprentissage en "zapping"
Selon Béatrice Guerville, c'est également lors de cette scolarisation précoce que s'acquiert l'habitude de l'apprentissage zapping.
Si vous avez ou avez eu des petits, vous savez combien ils aiment suivre l'idée qu'ils ont en tête.
Et bien l'auteure nous explique que c'est ce qui se produit pour tout apprentissage, y compris une simple comptine de 5 minutes ! Un premier enfant raconte une anecdote à un autre, un autre interrompt parce qu'il a envie de pipi. Un autre encore s'extasie sur le pantalon du voisin, etc. Finalement quasiment aucune chanson n'est entendue sans interruption !
Avec un enfant, l'interruption ne perturbe pas trop l'apprentissage, mais imaginez en multipliant par 25 ou 30 !

Le temps perdu 
Détail auquel je n'avais pas pensé puisque mon stage à la maternelle a eu lieu durant l'été.
Imaginez l'hiver et ses rigueurs. Les enfants ont besoin de gants et bien ce seront entre 50 et 60 petites mains qu'il faudra glisser dans les gants et à deux ans, on y arrive rarement seul !
L'auteure explique ainsi qu'une simple sortie récré peut nécessiter une vingtaine de minutes de préparation !
Avec toutes les interruptions, le temps d'apprentissage est finalement bien limité ! 
Commentaire personnel : pensez-y lorsque vous vous inquiétez du temps d'apprentissage pour votre enfant instruit à domicile ;)

Le langage et les erreurs acquises 
Un autre argument pour la maternelle précoce serait le langage comme base d'apprentissage.
Or, une fois encore, pensez au mimétisme. Qui l'enfant de 2 ans a-t-il le plus de chances d'entendre dans une classe à 25 ou 30 petits avec 2 adultes ? Les petits bien sûr ! C'est ainsi que de nouvelles déformations de mots apparaissent régulièrement...
Alain Bentolila, linguiste et professeur à la Sorbonne : "C'est arithmétique : à trente on a trois fois moins de chance d'interagir avec l'adulte et un mauvais accueil à cet âge-là scelle le destin linguistique d'un certain nombre d'enfants. La conséquence directe, c'est que l'apprentissage de la lecture se fait mal".
Commentaire personnel : A l'époque de nos grands-parents, meilleurs lecteurs que nos enfants, l'école ne commençait pas à 2 ans, mais à 5 ou 6 ans. L'école à 2 ans n'a donc fait aucune preuve de son efficacité. 

L'affectif en clé de voûte
L'auteure insiste également sur l'importance de l'affectif pour les petits.
C'est un fait : l'affectif joue une part importante dans tout apprentissage et c'est encore plus vrai pour les petits ! Or le petit n'a pas encore rempli suffisamment son réservoir émotionnel, il aurait donc un besoin vital d'un adulte référent-rassurant et avec tant d'enfants, c'est difficile à mettre en oeuvre...
L'auteure évoque également sa tristesse à ne pas pouvoir plaisanter avec eux au risque sinon que la classe se déconcentre (la concentration est fragile chez les petits), de sa tristesse à devoir être ferme pour qu'ils restent calmes. Un sentiment de jouer les gendarmes souvent regretté par les enseignants et plus encore, lorsque chez eux, au retour de l'école, les enfants n'ont pas l'attention d'un parent débordé.

L'auteur voulait alerter, y compris l'éducation nationale, dommage que ça n'ait pas été le cas...
Un ouvrage édifiant à lire absolument.

Merci d'avoir lu cet article et à très bientôt !

PS : Comme nous, vous n'êtes pas convaincu(e-s) par l'école maternelle à 2 ou 3 ans, c'est en pensant aux attentes qui n'allaient pas manquer avec l'imposition de l'instruction dès 3 ans que j'ai lancé un abonnement "Ma maternelle à la maison" (clic là). Vous y découvrirez  tous les outils dont vous avez besoin à partir de 3 ans.
Et pour la parole ? Si vous jouiez simplement ? ☺ Retrouvez ici  mon livre "77 jeux pour bien parler".

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